« 11 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 105-106], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8027, page consultée le 27 janvier 2026.
Jeudi 11 novembre [1841], 11 h. ¼ du matin
Bonjour cher petit bien-aimé, bonjour mon amour chéri, je t’aime de toute mon âme.
Pourquoi n’êtes-vous pas venu, méchant homme ? J’ai pourtant bien soin de vous, je
vous souris bien, je vous tiens bien chaud et je vous laisse
bien faire toutes vos petites ordures et tous vos gros gâchis partout. Donc vous
n’avez pas de raison pour vous abstenir de venir coucher avec votre pauvre Juju,
surtout après le lui avoir solennellement promis. Encore si vous m’aviez donné à
copier, mais non, vous choisissez toujours les jours où je n’ai rien à faire et où
vous m’abandonnez pour ne rien me donner à copier. C’est vraiment très spirituel.
J’ai
une démangeaison affreuse de fourrer mon nez dans le manuscrit DÉFENDU. Si ce n’était
la crainte de vous déplaire, je n’y manquerais pas mais j’ai la faiblesse ridicule
de
ne pas oser vous contrarier, même pour les choses les plus légitimes. Je suis une
bête.
Dites donc, vous, c’est comme ça que vous oubliez mes gribouillis ? Eha bien c’est gentil, je vous en ferai encore,
scélérat, prends garde de le perdre. Tu te brosseras le ventre au soleil, ça te
réchaufferab. À propos, mon
cher bien-aimé, tu n’as pas eu trop froid cette nuit ? Depuis que tu m’as dit que
tu
te servais de ton vieux paletot pour passer les nuits, je suis tourmentée de savoir
que tu ne l’auras pas avant samedi prochain, c’est-à-dire dans deux jours1. Prends garde de t’enrhumer, mon petit bien-aimé, et surtout ne te
fatigue pas trop. Je t’aime, mon Victor adoré.
Je vais écrire tout à l’heure à
mon pauvre père dont je n’ai pas reçu de nouvelle depuis le jour où tu m’y as
menéec2, et puis je me lèverai, je ferai mes affaires et j’espère que
tu viendras pendant ce temps-là me donner à copier. Il fait un temps ravissant mais
ça
n’est pas pour mon fichu nez. Cependant, j’ai bien besoin d’aller chez
Barbedienne3. Enfin, puisque vous
ne le voulez pas ou que vous ne le pouvez pas, je vous pardonne et je vous aime.
SOURIS-MOI et baise-moi.
Juliette
1 Voir la lettre du mardi précédent. C’est Eulalie qui s’est occupée de ce paletot noir.
2 René-Henry Drouet, hospitalisé à ce moment aux Invalides.
3 Juliette fait fondre par Ferdinand Barbedienne (industriel français connu pour sa fonderie de bronze de reproduction d’art), un buste de Hugo qu’elle recevra enfin le 29 novembre. Dans sa transcription d’une lettre de novembre 1841, Jean-Marc Hovasse émet l’hypothèse qu’« il s’agit très vraisemblablement d’un buste en bronze, lauré ou non, par David d’Angers, fondu par F. Barbedienne. Certains laurés sont datés de 1842, d’autres, sans laurier, sont sans date ».
a « Et ».
b « réchaufferas ».
c « mener ».
« 11 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 107-108], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8027, page consultée le 27 janvier 2026.
11 novembre [1841], jeudi après-midi, 4 h.
Je vous attends, mon cher petit bijou d’homme, avec mes cheveux en repentirs qui me descendent jusqu’à la ceinture. Enfin,
puisque vous aimez cela je n’ai rien à dire et mon devoir est de me friser, nonobstant
la pluie et le brouillard1. Si vous m’aviez donné à copier, mon amour, je ne serais pas à
l’heure qu’il est la plus défrisée et la plus ennuyéea des femmes. Vous attendrez probablement à dimanche pour me donner de la copie avec ce tact et cet instinct qui vous
distinguentb des autres mâles de
la création. Je vous dis que vous êtes né pour mon malheur. Ia ia monsire, vous me faites très bisquer.
Je
suis seule dans ce moment-ci parce que la Suzanne m’a demandé la permission d’aller voir sa tante, ce que je lui
ai accordé. En même temps, elle passera chez Jourdain pour avoir mes têtes ou taies de fauteuils car, pour peu que cela se prolonge encore
un peu, ils seront sales avant que la précaution de propreté n’arrive2. J’ai vu aussi Julie Besancenot à qui j’ai donné la fameuse image de Mlle Hureau. Elle embrasse bien
M. Doi, elle n’est pas dégoûtée comme vous voyez3. Du reste, je
n’ai vu personne et je ne serais pas fâchée de voir un bout de votre nez. Tâchez donc
de tirer vos guêtres un peu de ce côté. Il me semble que l’Académie abuse de la
longueur de la séance aujourd’hui, moins les jetons sont gros et plus les séances
sont
longues4. Merci, je sors d’en
prendre à ce prix-là. Faites comme moi et revenez bien vite voir si j’y suis et
comment je vous aime, ça vaudra mieux.
Juliette
1 Le lundi précédent, Juliette a écrit que ce type de coiffure plaisait beaucoup à Hugo et qu’elle la referait donc tous les jours.
2 Depuis le 29 octobre, Juliette se plaint de douleurs au coccyx à cause d’une chaise inconfortable. Elle a donc commandé à Jourdain cinq nouveaux fauteuils qu’elle a reçus le 6 novembre. Il semblerait qu’il y en ait pour elle et pour Hugo.
3 Depuis 1839, Résisieux et sa sœur Julie appellent ainsi Victor Hugo, pour une raison inconnue (voir les lettres du 14 février 1839 et du 21 février 1839).
4 Colbert institua en 1683 les jetons de présence distribués aux membres de l’Académie pour les encourager à participer aux séances du Dictionnaire. Ce n’était pas une grosse somme, mais ceux des absents étaient partagés entre les présents et certains membres ne dédaignaient pas ce petit surcroît de revenu. Il fallait cependant arriver à l’heure et il fut assez difficile d’en faire prendre l’habitude aux académiciens. Finalement, c’est sur la somme de ces jetons que l’on établissait leurs appointements.
a « ennuiée ».
b « distingue ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
